De la littérature souterraine : Montesquieu et les troglodytes ( 2)


Nous avions quitté Usbek écrivant à son ami Rustan en lui décrivant la vie navrante des Troglodytes aux moeurs égoïstes, chacun se préoccupant de son sort et non pas de celui des autres, ce qui ne pouvait pas mener à l’établissement d’une société harmonieuse ( Lettres persanes XI). Heureusement, « deux hommes bien singuliers » vont sauver la nation des Troglodytes grâce à leur vertu. Montesquieu décrit la naissance d’une société idéale : les Troglodytes y sont observés comme de gentils rats de laboratoire…


La vertu des Toglodytes

De la littérature souterraine : Montesquieu et les troglodytes ( 2)
Montesquieu, lettre XII
Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de familles, il n’en resta que deux qui échappèrent aux malheurs de la Nation. Il y avait dans ce pays deux hommes bien singuliers : ils avaient la vertu. Autant liés par la droiture de leur cœur que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation générale et ne la ressentaient que par la pitié ; c’était le motif d’une union nouvelle. Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l’intérêt commun ; ils n’avaient de différends que ceux qu’une douce et tendre amitié faisait naître ; et, dans l’endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille. La terre semblait produire d’elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.
Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d’élever leurs enfants à la vertu. Ils leur présentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes et leur mettaient devant les yeux cet exemple si triste ; ils leur faisaient surtout sentir que l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun ; que vouloir s’en séparer, c’est vouloir se perdre ; que la vertu n’est point une chose qui doive nous coûter ; qu’il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.


Les Troglodytes et les Dieux

Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux qui est d’avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s’éleva sous leurs yeux s’accrut par d’heureux mariages ; le nombre augmenta ; l’union fut toujours la même et la vertu, bien loin de s’affaiblir dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus grand nombre d’exemples.
Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? Un peuple si juste devait être chéri des Dieux. Dès qu’il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre, et la Religion vint adoucir dans les mœurs ce que la Nature y avait laissé de trop rude.
Ils instituèrent des fêtes en l’honneur des Dieux : les jeunes filles, ornées de fleurs, et les jeunes garçons les célébraient par leurs danses et par les accords d’une musique champêtre. On faisait ensuite des festins, où la joie ne régnait pas moins que la frugalité. C’était dans ces assemblées que parlait la nature naïve : c’est là qu’on apprenait à donner le cœur et à le recevoir ; c’est là que la pudeur virginale faisait en rougissant un aveu surpris, mais bientôt confirmé par le consentement des pères ; et c’est là que les tendres mères se plaisaient à prévoir de loin une union douce et fidèle.
On allait au Temple pour demander les faveurs des Dieux ; ce n’était pas les richesses et une onéreuse abondance : de pareils souhaits étaient indignes des heureux Troglodytes ; ils ne savaient les désirer que pour leurs compatriotes. Ils n’étaient au pied des autels que pour leur demander la santé de leurs pères, l’union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, l’amour et l’obéissance de leurs enfants. Les filles y venaient apporter le tendre sacrifice d leur cœur et ne leur demandaient d’autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte heureux.

Les Troglodytes : un exemple à suivre

Le soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies, et que les bœufs fatigués avaient ramené la charrue, ils s‘assemblaient, et, dans un repas frugal, ils chantaient les injustices des premiers Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissante avec un nouveau peuple et sa félicité. Ils célébraient la grandeur des dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craigent pas ; ils décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre et le bonheur d’une condition toujours parée de l’innocence. Bientôt ils s’abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n’interrompaient jamais.
La Nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu’à leurs besoins. Dans ce pays heureux, la cupidité était étrangère : ils se faisaient des présents où celui qui donnait croyait avoir l’avantage. Le peuple troglodyte se regardait comme une seule famille ; les troupeaux étaient presque toujours confondus ; la seule peine qu’on s’épargnait ordinairement, c’était de les partager.


D’Erzéron, le 6 de la lune de Gemmadi, 2, 1711
 
 
Montesquieu décrit avec naïveté une société idéale. Pourquoi avoir choisi de la nommer troglodyte ? Aucune mention  de leur mode d’habitat n’apparaît dans Les Lettres Persanes. Nous ne savons pas s’ils vivent sous roche ou dans des maisons. Quoi qu’il en soit, il fallait une Nation lointaine et étrange, non identifiée géographiquement, pour illustrer  un peuple exemplaire et  l’établissement d’une société nouvelle. Il fallait pour cela leur trouver une dénomination exotique... Quoi de mieux qu'un Troglodyte pour représenter dignement cette Nation nouvelle?
 
A suivre…
 
Lady trog


Rédigé par Renée Frank le Mardi 27 Août 2013 à 20:12 | Lu 270 fois