De la littérature souterraine : Les Mines de Falun, un conte d'Hoffmann

Littérature


Traduits de l’allemand en 1829, les Contes d’Hoffmann connaissent un grand succès en France, en particulier la tragique histoire du violon de Crémone. L’auteur, Ernst Theodor Wilhem Hoffmann ( 1776- 1822) vit une vie de bohème et de tragédie, compose et écrit dans une Ses contes furent ensuite popularisés par le compositeur d'opérettes , Jacques Hoffenbach. Prusse à l’atmosphère politique et sociale étouffantes. Les Mines de Falun ont, elles, été inspirées d’un terrible fait réel : vers 1800, la découverte au fond d’une mine en Suède, à Falun, du corps d’un jeune mineure en état de conservation parfait, tué 50 ans plus tôt par un éboulement. Hoffmann imagine une fantastique histoire de dévotion à la sombre Reine de métaux dans un monde de cristal…


Lê rêve de la voûte de cristal

Le jeune Elis renonce à sa vocation de marin pour rejoindre tel un homme hypnotisé les profondeurs de la mine de Falun, entre attirance et répulsion pour ces abîmes aussi profondes que des abysses. Ces visions d’un monde de cristal étrange et merveilleux lui apparaissent d’abord en rêve :

… En plongeant son regard vers les vagues, il reconnut que ce qu’il avait pris pour la mer était une masse étincelante, solide et transparente, dans le miroitement de laquelle le navire vint tout entier se dissoudre, de sorte qu’Elis se trouva finalement sur le sol de cristal et aperçut au-dessus de lui une voûte de rochers aux reflets noirs. Car, ce qu’il avait d’abord pris pour un ciel de nuages, c’était des roches. Poussé par une puissance inconnue, il avança, mais au même instant tout s’agita autour de lui, et, comme dans un déferlement de vagues, il s’éleva du sol des plantes et des fleurs merveilleuses et d’un métal éblouissant, et leurs fleurs et leurs feuilles montaient en festons des profondeurs de l’abîme et s’enlaçaient gracieusement.[…] il aperçut, tout au fond… d’innombrables et charmantes silhouettes virginales qui se tenaient enlacées de leurs bras blancs et brillants.[…] « Ah ! plonger… plonger jusqu’à vous !... » s’écria-t-il en se précipitant, les bras étendus, sur le mur de cristal. Mais celui-ci céda sous lui et il plana comme au milieu d’un éther miroitant.

L'Enfer de Dante

Les conseils d’un vieux mineur et ses propres pas mènent le mélancolique marin vers la mine de Falun :
Comme on le sait, la grande excavation à ciel ouvert de la mine de Falun a douze cent pieds de long, six cent pieds de large et cent quatre-vingts pieds de profondeurs (ndlc : soit 400m de long par 200m de large et 60 de profondeur). Les parois, d’un brun noirâtre, s’abaissent d’abord verticalement en majeure partie ; mais plus bas, vers le milieu de la profondeur, elles s’aplatissent par d’énormes décombres et des pentes d’éboulis. On y voit percer, çà et là, ainsi qu’aux parois latérales, la charpente d’anciens puits, exécutés selon le style ordinaire de la construction des blockhaus, en gros troncs pressés les uns contre les autres at assemblés à leurs extrémités. Pas un arbre, pas un brin d’herbe, ne poussent dans la chauve crevasse aux parois déchiquetées ; et en formations étranges, semblables tantôt à de gigantesques animaux pétrifiés, tantôt à des colosses humains, s’élancent à l’entour les masses dentelées des rochers. Au fond du précipice c’est un pêle-mêle sauvage et désolé de pierres, de scories, de minerai brûlé… et de l’abîme s’élève une éternelle et asphyxiante vapeur de soufre, comme si bouillait dans la profondeur l’infernale décoction dont les émanations empoisonnent toute la verte joie de la nature. C’est à croire qu’ici même est descendu Dante pour voir l’Enfer dans ses tourments, sa désolation et son épouvante.
 
Voilà une description apocalyptique de la mine de Falun. Coïncidence ? Falun est le chef-lieu de la Dalécarlie en Suède : rien à voir avec nos mines de falun dans le Douessin…
 
 
 

Le fantôme

Finalement engagé à la mine par le brave Pehrson Dahlsjö, Elis devient un mineur chevronné, encouragé par l’amour de la belle Ulla. Mais mis à l’épreuve dans ses sentiments, désespéré, il court se réfugier dans la mine :
 
Si, au jour, la crevasse monstrueuse offrait un aspect d’épouvante, à présent que la nuit était venue et que le disque de la lune se traînait à l’horizon dans une lueur crépusculaire, on eût dit, à considérer la désolation de ces roches, qu’une bande innombrable de monstres affreux, abominable engeance de l’Enfer, creusait et grouillait confusément, là-bas, rampant sur le sol fumant, et lançait en l’air les éclairs de ses yeux flamboyants, et tendait ses griffes gigantesques vers la pauvre humanité…
Et s’adressant au fantôme d’un vieux  mineur disparu : « Tobern !... Tobern ! s’écria Elis d’une voix terrible dont résonnèrent les sauvages anfractuosités, Tobern, me voici !... Tu avais raison, j’étais un fainéant, moi qui me leurrais de la sotte espérance de trouver le bonheur à la surface de la terre !... C’est au fond qu’est mon trésor, ma vie, mon tout !... Tobern !... Descends avec moi, montre-moi les plus riches filons de trapp ( ndlc : une veine à fort contenu de fer), c’est là que je veux fouiller, creuser et travailler, sans plus jamais contempler désormais la lumière du jour… […]
Elis tira de sa poche un briquet, alluma sa lampe de mineur et descendit dans le puits où il avait été la veille ; mais le vieux mineur ne se montra point. Qui dira son émotion, quand au fond même de la mine il aperçut le filon de trapp si distinctivement qu’il pouvait se rendre compte de la déviation et de l’inclination de ses épontes.
Mais, tandis qu’il concentrait de plus en plus intensément son regard sur la veine merveilleuse au milieu des roches, une lumière éblouissante sembla pénétrer tout le puits, dont les parois devinrent transparentes comme le plus pur cristal. Le rêve fatidique qu’il avait fait à Göthaborg revint le hanter.
 
La fin tragique du conte mêle l’horreur et le merveilleux. Je ne vous en dis pas plus. A découvrir dans la collection Etonnants Classiques, aux éditions GF-Flammarion.
 
Lady Trog


Rédigé par Renée Frank le Mardi 11 Septembre 2018 à 12:19 | Lu 117 fois