De la littérature souterraine : La vallée des Rubis, de Joseph Kessel


Joseph Kessel ( 1898-1979) fut un grand reporter, aventurier, résistant, écrivain de renom. Son seul ouvrage qui vous reste en mémoire est probablement LE LION. Saviez-vous qu’il a également rédigé les paroles du « Chant des partisans » en 1943, avec son neveu Maurice Druon ?
Moi-même, je n’avais jamais entendu parlé de « La vallée des rubis », très beau récit autobiographique publié en 1955. C’est un Indiana Jones moderne, professeur de gemmologie, Antoine J ,lui-même détenteur d’une concession dans des mines de pierres précieuses en Thaïlande, qui me l’a donné à lire. Ce récit envoûtant raconte l’univers de Mogok, dans la lointaine vallée des rubis, à la fois enfer et paradis pour les hommes qui y consacrent leur vie et y damnent leur âme.


Mogok, la cité antique

Joseph Kessel
Joseph Kessel
4ème de couverture / édition de poche Folio Gallimard:
"Plus secrète que la Mecque, plus difficile d’accès que Lhassa, il existe au cœur de la jungle birmane une petite cité inconnue des hommes et qui règne pourtant sur eux par ses fabuleuses richesses depuis des siècles : c’est Mogok, perdue dans un dédale de collines sauvages par-delà Mandelay. Mogok autour de laquelle rôdent les tigres. La légende assure qu’aux temps immémoriaux un aigle géant, survolant le monde, trouva dans les environs de Mogok une pierre énorme qu’il prit d’abord pour un quartier de chair vive tant elle avait la couleur du sang le plus généreux, le plus pur. C’était une sorte de soleil empourpré. L’aigle emporta le premier rubis de l’univers sur la cime la plus aiguë de la vallée. Ainsi naquit Mogok."

L’auteur s’aventure donc avec son ami Jean et son associé Julius, marchands de pierre passionnés, sur ces terres sauvages de la Birmanie du Nord, à la recherche de pierres miraculeuses nées dans les entrailles du globe. Extraits:

Là-bas, du fond des âges, et le long des ruisseaux, dans les entrailles des roches, au flanc des monts, reposaient enveloppés dans leur robe de minerai brut, les rubis* précieux.
Là - et là seulement.
Car, en vérité, à travers le monde, nul n’a jamais trouvé, nul n’a jamais connu – depuis que l’humanité a de la mémoire – un autre lieu pour receler les pierres qui ont la fois la couleur de la flamme la plus pure et du sang léger.
Tous les rubis dont parlent les textes les plus anciens, le Coran, le Cantique des Cantiques, les annales de la Chine et les sagas des Indes, tous ceux dont se sont parés ensuite depuis des temps immémoriaux princes, rois et empereurs, tous ceux qui ont enorgueilli diadèmes, tiares et couronnes, tous ceux que dissimulent encore les trésors des rajas, tous jusqu’au dernier, jusqu’au plus antique, ils sont venus de Mogok.
Quels étaient, dans ces âges obscurs, les prospecteurs, les caravaniers, les marchands de ce pays perdu et sauvage ? Ici le mystère est entier. Il n’y a pas une trace, pas une lueur. Seulement des légendes superbes. Au-delà de quatre siècles, historiquement, on ne sait rien sur Mogok.
Mais, comme dans la limite des connaissances humaines, il est impossible d’attribuer géologiquement une autre origine aux rubis fabuleux, c’est  Mogok, la haute vallée birmane qui les a formés dans ses plis, de toute nécessité. Et c’est la même vallée qui continue à donner au monde les fleurs de pierre couleur de feu et de sang dont on voit étinceler les facettes chez les joailliers illustres des grandes capitales.

Naissance du rubis

De la littérature souterraine : La vallée des Rubis, de Joseph Kessel
Les roches de la vallée de Mogok sont en effet d’une antiquité si profonde que leur âge est celui-là même de notre univers. Elles sont nées quand le monde était neuf. Leur texture, pareille à celle de Ceylan et de l’Inde du sud, représente l’écorce originelle de la terre.
«  C’est la substance primitive même, a écrit le chef du service géologique sous l’occupation anglaise. Mais elle a été soumise à des changements si intenses de pression et de chaleur, à de telles injections par veines de feu et à un tel bain d’émanations corrosives venues de l’intérieur, bref à tant de forces titaniques et agissant sur des périodes de temps si vastes que l’imagination la mieux armée ne les peut évaluer ni même saisir. »
En vérité, il a fallu des milliers de millénaires pour que, au creux des entrailles terrestres en convulsions dans un immense chaudron d’enfer, la flamme et la lave, les acides bouillonnants et les éruptions gigantesques forment cette bande de calcaire cristallin où reposent les cailloux précieux de la vallée birmane. Elle contient les spinels rouges rosés, violets ou noirs et le péridot, qui est l’émeraude de Mogok, et la rutilante pierre de lune et le lapis-lazuli. Elle recèle même – et on n’en trouve de plus beaux qu’au Cashemire - le saphir couleur de bleuet et le saphir blanc ou encore le saphir étoilé avec son astre à six branches. Mais surtout, mais exclusivement, c’est le gîte du rubis, roi de toutes les gemmes.
Ainsi, depuis le fond des âges, ces pierres, sorties toutes brûlantes de la forge du monde, attendaient que l’homme se penchât sur elles pour orner de leur éclat ses dieux, ses princes, ses idoles et ses courtisanes.
 

A suivre…

Petite leçon de gemmologie

De la littérature souterraine : La vallée des Rubis, de Joseph Kessel
Le rubis est une pierre précieuse  de la famille minérale des corindons : c’est en fait  la même pierre que le saphir, seule la couleur les différencie : le rubis est rouge, car il est saturé d'oxyde chrome ; le saphir est bleu ou de n’importe quelle autre couleur hormis rouge !  Leur dureté est 9 sur l’échelle dite de Mohs, le diamant, qui est  la pierre la plus dure , équivalant à 10. La valeur d'un rubis peut atteindre des sommets, parfois plus que le diamant pour un poids moindre, du fait de sa rareté toujours croissante,. Le plus précieux est le fameux "sang de pigeon" venu de Birmanie, dont les pierres font aujourd'hui l'objet d'un embargo à cause de la diacture mise en place par la junte militaire.


Rédigé par Renée Frank le Mercredi 24 Juillet 2013 à 06:00 | Lu 1661 fois