Les Yaodong de Caroline Bodolec et Elodie Brosseau


« PETIT TRAITE DE CONSTRUCTION DES YAODONG » , Nous vous avions annoncé la diffusion du film d’Elodie Brosseau, sur une idée originale de Caroline Bodolec, présentant l’histoire de familles chinoises construisant leur yaodong, maison voûtée caractéristique des régions de loess du coeur de la Chine. La réalisatrice est donc partie dans la région du Shaan Bei, sur les traces de Caroline qui lui a laissé carte blanche. Lady Trog a assisté à la projection du film le 2 mai dans l’amphithéâtre de l’EHESS à Paris.


Une double vision de la tradition du Yaodong.

Photo de Caroline Bodolec
Photo de Caroline Bodolec
Le documentaire ne s’adresse pas uniquement aux passionnés de l’architecture rurale, même s’il sert bien l’objectif initial  du film. En effet, à travers l’histoire de la construction, depuis les fondations jusqu’à l’auvent de pierre, on assiste aussi aux espoirs, aux efforts  et à la vie quotidienne des familles de paysans mobilisées autour du chantier de leur nouvelle maison. Souvent, il s’agit de quitter le vieux yaodong de terre, dont la durée de vie n’excède pas celle d’une génération, soit 20 à 30 ans, pour s’installer dans un yaodong de pierre, investissement coûteux pour ces modestes foyers.  Les liens intergénérationnels sont encore très forts : les grands parents s’occupent des petits-enfants ;  les aînés viennent donner un coup de main à leur frère cadet. La solidarité est de mise. Les étapes de progression du chantier que sont le creusement des  fondations, l’élévation des murs, la savante construction de la voûte et la pose du  lourd auvent de pierre, égrainent le passage du temps et des saisons dans ces paysages de terre jaune : la neige,  les cérémonies, la récolte des jujubes,  les enfants qui rentrent de d’école, et toujours l’importance du repas autour du foyer, le kong. Des portraits émouvants se dessinent à travers cet espace –temps ralenti : une vieille femme seule qui demande à Elodie de lui couper les cheveux ; une jeune mère  qui attend le retour de son mari parti travailler en ville ; le chef du village qui nous rappelle notre ami Guo Ru Bin dans le village de Fui He , au bord du Fleuve Jaune ;  les artisans courbant l’échine sous l’effort, mais prenant le temps de la pause cigarette ;  les vieux  joueurs de Majong rassemblés autour d’une table de jeu … électronique, contraste de la Chine d’hier et de demain.

Un artisanat et des traditions ancestrales

Les Yaodong de  Caroline Bodolec et Elodie Brosseau
Les artisans sont venus ensemble et de loin pour construire le Yaodong. Le film se termine avec leur départ.  Le savoir-faire s’est transmis oralement. Le maître d’oeuvre raconte comment son grand-père lui a tout appris. Aujourd’hui, il gagne 100 yuans ( 10 euros) par jour, là où on ne gagnait que 3 yuans il y a quelques années. Ses employés gagnent la même somme que lui. Il y a encore de la justice sociale dans les campagnes. Cependant, il y a de moins en moins de travail, et les apprentis se font rares, car le yaodong de pierre, même s’il existe depuis le 19ème siècle, a tendance à remplacer le yaodong de terre, cela depuis l’enrichissement relatif des paysans dans les années 1980. Les propriétaires bénéficient de plus d’une subvention de 2000 yuans (200 euros). La construction n’est plus forcément troglodytique. Ce qui la caractérise en fait, c’est la forme de la voûte et ses dimensions, qui restent immuables : un tunnel de 8 à 9 m de long sur 3,5 ou 4 m de large et de 3,5 à 4,5 de haut en son centre. La forme transcende le matériau.  L’aménagement intérieur reste identique, avec le foyer et la paillasse. Chaque famille possède plusieurs kong, dont deux peuvent communiquer de l’intérieur. Certains servent de magasin ou de grenier de séchage pour les fruits.

La géomancie et les rites toujours bien vivants

Les Yaodong de  Caroline Bodolec et Elodie Brosseau
Caroline Bodolec est anthropologue, chargée de recherche au CNRS, spécialiste de la Chine moderne et  contemporaine. Au-delà de l’architecture du Yaodong, ce sont donc aussi les traditions autour de ce mode d’habitat qui viennent enrichir son travail sur la voûte chinoise ( cf la bibliographie dans l’article précédent). Le film présente les rites liés à la géomancie et aux croyances taoïstes autour du foyer. Le maître Fengshui intervient avec sa boussole complexe  pour orienter parfaitement la façade en fonction des 5 directions, la 5ème qui s'ajoute aux 4 points cardinaux, étant le centre.  L’orientation par rapport à la montagne est également déterminante, et peut porter malheur à celui qui n’a pas respecté les prescriptions du géomancien.  Les rites ont pour objectif de calmer le dieu du sol, cela à plusieurs reprises pendant le chantier et après son achèvement. La difficulté vient du fait que le dieu du sol change de place selon les années et tout cela demande donc de savants calculs. Le medium, le contre-maître lui-même dans le film,  qui pratique la cérémonie, peint des formules de protection sur des briques de terre jaune qui sont ensuite enterrées devant le porche de la maison, à grand renfort  de fumées d’encens. Certains aliments sont aussi cuisinés lors de cérémonies festives.
En somme, les rites liés à l’habitat yaodong ont traversé les péripéties de l’histoire, et la tradition orale a sauvegardé cette culture ancestrale. Aujourd’hui, le paysage troglodytique de Yanchuan est classé au Patrimoine Immatériel de la province du Shaanxi. Dans ce monde qui bouge trop vite,  et en particulier dans cette Chine qui avance à pas de géants, souhaitons longue vie aux troglos de Chine et à leurs habitants !

Lady Trog,
qui espère qu’une projection du film pourra avoir lieu prochainement dans la région.
 


Rédigé par Renée Frank le Lundi 7 Mai 2012 à 07:55 | Lu 1122 fois