Le comte Henry Russel, alpiniste excentrique... et troglodyte

Portrait hors norme


Le comte Russell, alpiniste chevronné, fit creuser en altitude des grottes artificielles destinées à l’accueillir lors de ses séjours en altitude. Il y vécut non pas en ermite, mais pour y recevoir ses amis et de nombreux visiteurs, avec libéralité dans un confort relatif. Cet excentrique organisait des réceptions somptueuses en haute montagne, à l'abri de ses grottes, parfois à la réputation sulfureuse. Portrait d’un troglodyte de montagne :


Un bail emphytéotique d'altitude

un rendez-vous mondain
un rendez-vous mondain
Henry Patrice Marie, comte Russell-Killough, est le fils d'un père irlandais installé à Pau, et d'une mère française, née en Gascogne. Curieux de nature, il commence par voyager au loin : à l'âge de 23 ans, il entreprend son premier voyage  en Amérique du Nord. Puis, en 1859, il part découvrir Saint-Pétersbourg, Moscou, Irkoutsk. Il traverse le désert de Gobi, descend le fleuve Amour et se rend à Pékin. Il séjourne à Shanghai, Hong Kong, puis gagne l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Il passe enfin une année en Inde et revient par Le Caire et Constantinople. Il vit de ses rentes, en bon explorateur et dandy qui se respecte.
De retour en 1861, il se consacre alors à l'exploration des Pyrénées. Il effectue d'innombrables ascensions, dont celle du Vignemale, réalisant une trentaine de premières, parfois en plein hiver.
Il veut passer des nuits en montagne et invente le sac de couchage en peaux d'agneaux cousues. Mais rattrapé par le froid, il songe à  aménager des grottes en altitude. En effet, s'il prône la vie à haute altitude, Henry Russel refuse les constructions qui, selon lui, défigurent l'aspect sauvage de la montagne.           
Il fera ainsi creuser pas moins de sept grottes de 1881 à 1893 dans une roche extrêmement dure. Un vrai troglodyte !
En 1889, il obtient même du préfet des Hautes-Pyrénées la concession du Vignemale, soit 200 ha à une altitude située entre 2300 et 3300m, pour un bail emphytéotique de 99 ans. Cela lui coûtera la somme modique  annuelle de 1 franc sur 99 ans.
 

Jusqu'au paradis

les grotte de Russel
les grotte de Russel

La villa Russell
Henry Russell fait creuser sa première grotte sur les flancs du Cerbillona, près du col de Cerbillona, en haut du glacier d'Ossoue, par l'entrepreneur Étienne Theil, de Gèdre, qui a déjà bâti l'abri du Mont Perdu. Le percement commence l’été 1881, mais s’opère très lentement. Russell monte fréquemment surveiller les travaux et est réduit à bivouaquer sur le col de Cerbillona. L’été suivant, les ouvriers ont pu installer une forge afin d’entretenir leurs outils qui s’émoussent vite, et le 31 juillet la grotte est terminée. Comme le seront toutes les autres grottes Russell, l'entrée est maçonnée et fermée par une porte en fer peinte au minium. C'est la Villa Russell, à 3205 m d’altitude, inaugurée le 1er août 1882. Le 12 août 1884, trois prêtres, six touristes, des personnalités diverses, des guides et des porteurs montent. Trois messes sont dites et le Père Carrère bénit la villa Russell, avec l’ensemble du massif du Vignemale. La grotte est progressivement équipée et aménagée, jusqu'à recevoir un poêle.
 
La grotte des Guides
La villa Russell ne suffisant pas à héberger à la fois ses amis et les nécessaires guides et porteurs qui les accompagnent, Russell entreprend en 1885 de faire creuser la grotte des Guides, à un niveau légèrement supérieur à celui de la Villa Russell car les variations de niveau du glacier en empêchent souvent l'accès.
 
La grotte des Dames
La grotte des Dames est creusée en 1886, toujours un peu plus haut. Russell écrit alors : «  ma chère petite grotte, celle des Dames (3207 m), la plus aimable, la plus gracieuse et la plus chaude de toutes, la première à paraître à la fin de juillet, et la dernière à sombrer sous les neiges en octobre. Celle-là est mon plus grand succès : j'en suis très fier. Jamais par aucun temps, je n'y ai vu tomber une goutte : et cette fois-ci, dans les rafales de neige et de grésil qui nous gelaient les doigts devant la porte, son atmosphère nous semblait orientale. Si je disais que je la trouvai presque trop chaude, par son contraste avec l'air extérieur, on ne me croirait pas : je me contenterai donc de le penser … »
 
Les grottes Bellevue
Russell trouve que l'accès aux grottes du Cerbillona est de plus en plus difficile, en raison des fluctuations du niveau du glacier. Le manque d'eau est aussi un obstacle à des séjours prolongés. En 1888, il décide d'en faire creuser deux nouvelles, celles-ci définitivement accessibles car en dessous du glacier et sur le sentier qui mène à la hourquette d'Ossoue, à 2400 m. Puis en 1890, il en ajoute une troisième. Ce sont les grottes Bellevue.
 
La grotte du Paradis
En 1892-93, avec la nostalgie de l'altitude, Russell s'offre l'ultime luxe d'une grotte sous le sommet de la Pique-Longue, à 3280 m, alors que le sommet est à 3298 m : c'est la grotte du Paradis. Étant donné la dureté de la roche à cet endroit, on a recours à l'explosif pour en extraire 16 m3.
 


Le comte Henry Russel, alpiniste excentrique... et troglodyte

Un rendez-vous mondain

Le Comte monte pour la trente-troisième et dernière fois au sommet du Vignemale le 8 août 1904. Au total, il y a passé cent quarante-sept nuits, parfois avec ses invités de marque, artistes ou écrivains mondains, réchauffés par une profusion de tapis d’Orient dans un décor de colonnes de neige.
Peu avant sa mort, Russell confiera les clés de ses grottes à un autre visiteur illustre, le poète Saint-John Perse.
La grotte du Paradis sert toujours occasionnellement d'abri aux ascensionnistes. Une plaque en hommage à Russell y a été apposée.

Merci à Violette P. qui m’a fait découvrir ce personnage excentrique et passionné.
L.T.
 



Rédigé par Renée Frank le Mercredi 9 Mars 2016 à 15:34 | Lu 371 fois