La corde à nœuds


Ce petit conte de Noël a été écrit par Bertrand Ménard, offert par lui aux Trogs, afin que nous le publions dans votre portail. Voila un Père Noël inattendu qui a quelques longueurs d'avance sur les autres. Sans plus attendre, en voici la teneur.


Dampierre 1965

La corde à nœuds
J’ai toujours été fasciné par les cavités souterraines du Saumurois et plus généralement le monde souterrain.
Je me souviens encore que tout jeune, j’avais une certaine peur du noir. Mais je me souviens aussi que cette obscurité pleine de mystères m’attirait malgré moi...
 
Pendant mes vacances scolaires, je préférais passer de longues heures à explorer la cave de l’antique maison de mes grands-parents, au grand dam de ma grand-mère qui s’inquiétait de cela et aurait préféré me voir courir dans le jardin ensoleillé.
Mon grand-père semblait mieux me comprendre, au point de devenir mon complice : alors que j’atteignais mes dix ans, la spéléologie -ou du moins ce que j’en imaginais- devenait une vraie passion et je décidais de m’équiper comme un « pro ». A l’image de mon idole de l’époque Norbert Casteret, je voulais un casque. Et sans hésitation mon Papy me fit don du vieux casque de 14-18 de son propre beau-père. Mamie accepta que la relique familiale soit transformée au profit de la sécurité de son petit-fils.
J’adaptais le casque de poilu à sa future fonction : je fis sauter l’ornementation du devant (la grenade) et aplatis au marteau cet endroit afin d’y loger une lampe de poche  électrique ceinturée par une lanière du cuir qui faisait le tour du casque que j’avais repeint en blanc.
Comme je désirais un vrai matériel d’explorateur, je me mis à rechercher un sac à dos, une gourde, des lampes diverses et projetais aussi de me fabriquer une échelle de corde et un harnais. Fouillant dans l’atelier de Papy, j’y trouvais quelques vieilles cordes, ainsi que des manches à balais abandonnés. Je réfléchissais à la manière de fixer des échelons de bois entre deux cordes parallèles  lorsque mon grand-père me dit : « Tu vas perdre du temps en voulant réaliser un matériel trop sophistiqué. Et ces matériaux ne sont pas fiables : ces quelques morceaux de manche à balais à moitié vermoulus ne valent rien et sont tout justes bons à mettre au feu. Si cela peut t’être utile, je vais te donner une vieille corde à nœuds que j’ai parfois utilisée pour m’aider à descendre dans le puits : c’est certainement aussi efficace sur une courte hauteur et facile d’emploi, très pratique.  Cette corde de chanvre m’a même une fois permis de sauver un gars qui était tombé au fond d’un puits à sec. Toutefois elle a ses limites et si ta passion demeure quand tu seras plus grand, il te faudra économiser pour acheter du matériel adapté comme une échelle de spéléo en filin d’acier et échelons d’acier ! ».
 
Au fur et à mesure de mes excursions souterraines d’adolescent, mon matériel s’usa et  mon casque et la vieille corde de chanvre devenue inutilisable furent mis au rebut.

Le dégel, 1971

J’ai souvent entraîné dans ma passion mon frère et quelques amis d’enfance. Les vacances universitaires étaient toujours les périodes au cours desquelles nous organisions quelques expéditions.
C’est pendant des vacances d’hiver que nous nous étions retrouvés pour découvrir une carrière d’extraction abandonnée et qui faisait depuis longtemps partie de nos projets d’explorations.
La journée était belle et après une période de froid très vif, le redoux ensoleillé nous permettait de rejoindre le terrain avec nos cyclomoteurs et bicyclettes.
Au cours de notre petit parcours dans les bois et malgré la clarté du taillis qui avait perdu toutes ses feuilles nous éprouvions quelques difficultés à retrouver le chemin qui menait à la carrière. Quelques monticules de vieux blocs de tuffeau à moitié désagrégés par le temps et les intempéries et un flanc de falaise recouvert en partie de lierre nous permirent de savoir que nous étions arrivés.
 
L’entrée était assez sinistre, comme la gueule béante d’un monstre qui attendait de nous engloutir. Après avoir caché nos cycles dans un recoin de la galerie, nous allâmes de l’avant.
Mais très vite, j’eus le sentiment que cette exploration serait différente de celles que nous avions eu l’habitude de faire jusqu’à présent. L’atmosphère de ce large souterrain me semblait lourde, avec un fort taux d’humidité. Il y avait aussi des bruits continuels et inhabituels, ceux des gouttes d’eau qui suintaient des voûtes et des fissures et qui en tombant éclaboussaient le sol.
Je commençais alors à comprendre : avec le froid des journées qui avaient précédé, l’humidité et l’eau qui s’étaient insérées dans les fissures de la roche avaient gelé. L’eau augmentant de volume en gelant, a pour conséquence directe d’écarter les blocs de pierre. Et avec le soleil de cette journée nous étions passés en pleine période de dégel qui est aussi le moment où les blocs se désolidarisent et s’effondrent…
« Stop ! Écoutez ces chuintements d’eau et gouttes qui tombent ! Je pense qu’il est dangereux d’aller plus en avant tous ensemble et vous propose de prendre une décision adaptée. »
Cependant le désir de ne pas reporter à plusieurs mois cette exploration alors que nous nous trouvions sur place et l’attrait de cette mystérieuse galerie qui semblait s’enfoncer très loin me poussèrent à proposer de faire une reconnaissance seul, laissant mes compagnons à l’entrée en cas de problème. Étant l’organisateur de cette expédition, tous me laissèrent partir vers l’inconnu non sans quelques recommandations et lampes de secours complémentaires …
 
Au fur et à mesure que j’avançais, j’arrivais devant un éboulement assez récent au vu de la clarté et propreté de la tranche de la voûte qui s’est détachée du plafond sur une épaisseur de 80 à 100 cm. J’escaladais l’amas de blocs et retrouvais quelques mètres plus loin la galerie à son niveau normal. Au bout de quelques dizaines de mètres j’aboutissais à un cul de sac. J’étais déçu. Il ne me restait plus qu’à faire demi-tour.
C’est à ce moment précis que j’ai ressenti un malaise et une appréhension : l’intérêt de l’exploration pour venir jusqu’ici m’avait fait oublier les risques. Mais maintenant que cet intérêt n’existait plus, je mesurais les dangers qui m’attendaient sur le chemin du retour vers la sortie. La galerie me semblait plus lugubre que jamais, sa voûte très large, très lourde, prête à s’écrouler pour m’ensevelir à tout jamais…
C’est avec un plaisir partagé avec mes amis inquiets que je retrouvais le soleil de l’extérieur.
  
Papy à qui j’avais raconté mon imprudence me dit : « Même si tu avais prévu l’éventualité d’un accident et protégé tes équipiers, tu n’aurais pas dû te mettre en péril toi-même. Je comprends que ta passion puisse t’amener à prendre des risques, mais il faut bien les mesurer avant de se lancer. Enfin il est quand même tout à ton honneur d’avoir voulu protéger tes compagnons et d’avoir organisé un relai pour un éventuel appel de secours… »
  

24 décembre 2011

La corde à nœuds
Les années ont passé, mais la passion est toujours là.
 
Un ami doit me rejoindre pour descendre dans un puits.
Situé à l’étage inférieur de caves d’habitations abandonnées dans les hauts de Dampierre, ce puits de section carrée comporte comme tous ses semblables des encoches pour le placement des pieds des personnes qui doivent y descendre ou en remonter.
Mais par sécurité j’ai prévu ma vieille échelle de spéléo en acier.
J’attends à l’extérieur la venue de mon ami. Mon portable me signale un SMS : « jpe pa venir  on svoi bi1to ».
Quel dommage. Je lui réponds « ok bn noel » et m’apprête à repartir.
Mais je suis si près du but ! Le puits est à quelques mètres, je suis équipé, avec mon échelle de spéléo… Je décide donc de descendre seul.
Je pénètre dans les caves et rejoins la salle inférieure en partie remplie de gravats. Dans un angle se trouve le fameux puits dont je m’approche avec précaution. J’y  promène le faisceau de ma torche électrique. J’ai la confirmation que des gravats divers en occupent le fond qui doit se situer à vue de nez à dix-douze mètres de profondeur.
C’est bien décidé, je vais descendre, en prenant toutes les précautions utiles. Cette petite exploration ne devrait pas durer longtemps.
Je fixe le haut de mon échelle à l’aide de deux longues « sardines » plantées en biais dans le sol derrière les pierres appareillées du bord du puits. Afin de doubler la sécurité de l’ensemble j’assure cet ancrage par un cordage de nylon lui-même accroché au gond d’une ancienne porte de la cave. Et je teste rapidement le tout qui me semble parfaitement solide.
Lampe torche suspendue à ma ceinture pour éclairer vers le bas, et lampe frontale en place, je commence ma descente lentement en appuyant mes pieds alternativement à gauche et à droite dans les encoches prévues à cet effet alors que mes mains se tiennent à l’échelle : c’est dire le peu de traction que j’exerce sur les barreaux.
Il doit me rester encore deux à trois mètres à faire pour atteindre le fond. Et subitement l’encoche sur laquelle mon pied droit prend tout son appui cède sous mon poids. Immédiatement déséquilibré et les deux pieds dans le vide, je m’accroche de toutes mes forces à la seule échelle. Mais au lieu de stopper ma descente je sens que l’échelle cède à son tour et m’entraîne avec elle vers le fond que je touche brutalement avant de recevoir sur la tête et les épaules tout un ensemble d’objets, de gravats et de poussière.
Les bras au-dessus de ma tête pour me protéger, j’attends quelques instants avant d’ouvrir les yeux à moitié collés par la poussière. Ma lampe frontale semble hors service mais ma torche coincée  entre quelques morceaux de pierre et le fouillis de câbles d’acier et d’échelons éclaire faiblement. J’avance doucement ma main pour la saisir et au fur et à mesure que j’enlève la poussière, la clarté revient.
Je veux d’abord juger de mon état. J’ai mal un peu partout, mais mes divers membres semblent réagir correctement. Une jambe me fait un peu plus mal que l’autre, mais ce n’est apparemment qu’une écorchure sans gravité. Je dégage les fils entremêlés pour me lever et trouver une situation plus confortable.
A trois ou quatre mètres au-dessus de moi tout un pan de la paroi du puits n’existe plus, d’où l’absence d’encoches… Et je comprends aussitôt que je suis piégé dans ce réduit : l’échelle est tombée avec moi et de toute évidence je n’ai dans ma situation aucune possibilité de remonter à la seule force des bras et jambes car il ne se trouve aucun point d’accroche avant plusieurs mètres au-dessus de ma tête. En me contorsionnant un peu je sors à tout hasard mon téléphone portable de ma poche, espérant peut-être un miracle. Mais bien évidemment l’appareil ne détecte aucun réseau.
Je décide alors de me faire un peu de place en roulant soigneusement l’échelle que je place dans un angle. Je commence à égaliser le sol sous mes pieds et découvre entre deux moellons de tuffeau une partie un peu plus « molle » et d’une autre matière bien qu’ayant la même couleur de poussière. J’essaye de l’extirper, mais d’autres moellons bloquent cet objet qui doit être assez long. Ma lampe éclaire enfin une sorte de cuir blanchâtre sur lequel quelques plaques de poils apparaissent, avec plus loin une patte repliée et enfin une tête d’animal. Je me retrouve en présence du corps d’un chien quasiment momifié qui a conservé ses os et une grande partie de sa peau. Je commence alors à imaginer qu’il serait bien insolite de passer la nuit de Noël au fond d’un puits avec un cadavre de chien momifié !
Dans ma position inconfortable je ressens le besoin de réfléchir tout en me reposant.
J’ai juste la place de me laisser glisser vers le bas en position accroupie. J’éteins ma lampe pour l’économiser et commence à chercher quelles solutions me permettraient de remonter à la surface.
Le silence n’est pas total : un bruit régulier rythme l’espace. Je réalise très vite que ce sont les battements de mon cœur. J’entrouvre légèrement les yeux. Le noir absolu m’incite à les refermer aussitôt et j’ai l’impression qu’ainsi je peux mieux me concentrer.
Pour remonter en haut du puits, il me faut récupérer mes forces et surtout ne pas m’affaiblir. Et si j’essayais de creuser des encoches là où elles manquent ? Pour cela il me faut un objet dur. Un barreau de l’échelle ne pourrait-il faire l’affaire ? Il me faut toutefois le désolidariser des câbles, ce qui faciliterait son utilisation.
J’ai l’impression tout à coup d’entendre des chuchotements lointains au-dessus de ma tête.
Et plus qu’une impression, j’ai vite la certitude qu’il y a du monde en haut. J’appelle à l’aide mais personne ne répond. Les chuchotements reprennent, et je commence même à entrevoir des rayons de lumière. J’appelle de nouveau mais ma voix s’étrangle et j’allume ma lampe torche. La tête du chien momifié me fait face, elle se redresse tout à coup en ricanant. Je tremble de tous mes membres et me réveille dans des ténèbres silencieuses.
Dans une obscurité totale, encore sous le coup de l’émotion due à ce cauchemar stupide, je tâte autour de moi pour retrouver ma lampe torche. Je l’allume.
Je n’en crois pas mes yeux : devant moi se trouve une corde à nœuds qui pend depuis la surface. Elle semble ancienne mais solide. Je la teste, elle est de toute évidence bien accrochée. Il ne m’en faut pas plus et sans réfléchir davantage je commence l’ascension et file rapidement vers la sortie…
 
Lorsqu’avec mon ami nous reviendrons dans les lieux quelques jours plus tard, l’échelle de spéléo et le chien momifié seront toujours en place au fond du puits. Par contre nous ne retrouverons aucune trace de la corde à nœuds salvatrice.
 
 
Bertrand Ménard


Rédigé par Patrick Edgard Rosa le Lundi 26 Décembre 2011 à 06:27 | Lu 568 fois