De la littérature souterraine : Underground, de Murakami Hauruki (fin)


Deuxième interview extraite de UNDERGROUND de l’écrivain japonais Haruki Murakami : ce livre de témoignages interroge les rescapés de l’attaque au sarin perpétré par la secte Aum le 20 mars 1995. Agents du JR, le métro japonais, usagers se rendant au travail à l’heure de pointe, membres de la secte s’expriment librement avec la pudeur propre aux Japonais. Un témoignage bouleversant.


Un lecteur assidu

Interview de Hiroshige Sugasaki  (58 ans).
EXTRAITS :
M Sugasaki est directeur exécutif de l’entreprise de gestion de l’ensemble immobilier Myojo, une branche de l’assurance vie Meiji.[…]
Après l’attaque au gaz, on conduisit précipitamment M. Sugasaki à l’hôpital. Son cœur et ses poumons s’étaient arrêtés. Les médecins comme sa famille s’étaient résignés à la possibilité qu’il soit déjà parti, mais au bout de trois jours de coma, il est miraculeusement revenu à la vie. Une vraie bataille contre la mort.
 
Je me réveille à 6h30, je déjeune frugalement et je quitte la maison vers 7h05. Sur la ligne Toyoko, gagner Naka-meguro prend trente minutes. Il n’y a pas trop de monde, mais je ne trouve presque jamais de siège libre. Si un express arrive, je change. Je suis un homme pressé.
Quand je peux m’asseoir, je lis – je n’ai guère lu, depuis l’attaque au gaz… J’aime les livres d’histoire. A l’époque, j’étais dans « La Guerre des jours lointains », d’Akira Yoshimura.  […] Comme j’ai tourné ses pages avec fascination pendant tout le trajet sur la ligne Toyoko, je ne me suis  rendu compte qu’au dernier moment qu’on avait atteint Naka-meguro.
Les passagers attendent sur trois rangs de profondeur, sur le quai de la ligne Hibiya. Je me place en général au niveau de la troisième voiture, mais j’étais tellement immergé dans ma lecture que je me suis retrouvé plus loin, vers la sixième voiture. […] A Hiro-o, j’ai levé les yeux et vu cet homme, assis à ma gauche, en manteau de cuir. J’étais toujours dans mon livre mais vers Hiro-o, ça a commencé à m’énerver. Le cuir a souvent un drôle d’odeur, non ? Une odeur de désinfectant ou de dissolvant. « Ce type pue ! » me suis-je dit, et je l’ai regardé droit dans les yeux.  Il ma retourné mon regard, l’air de dire : «  Vous avez un problème ? »

L'odeur

Ca puait vraiment. J’ai continué à la fixer, mais il ne me regardait plus, il regardait au-delà de moi. Je me suis tourné et j’ai vu une poche en plastique de la taille d’un cahier au pied de la deuxième personne à ma droite. Aux nouvelles, ils ont dit que c’était enveloppé dans une feuille de  journal, mais je n’ai vu que du plastique dont quelque chose s’écoulait. […]
Il ne restait plus personne à l’arrière de la voiture. Tout le monde était parti vers l’avant en disant : « Ca pue ! Ca pue ! » Moi, j’avais des vertiges. J’ai entendu l’annonce : « prochain arrêt Roppongi », et j’ai pensé : « je dois vraiment être anémique, aujourd’hui ! » Les symptômes étaient presque les mêmes : une légère nausée, une vision altérée, des sueurs froides.
Après Roppongi, quand le train a ralenti, j’ai compris que j’avais un vrai problème : les symptômes de ce que je croyais être de l’anémie étaient si violents que j’ai décidé de descendre à Kamiyacho et de me reposer un moment, en laissant passer deux ou trois rames ; mais quand j’ai voulu me lever, je n’ai pas pu. Mes jambes ne me portainet plus. Je me suis accroché à la pognée au-dessus de moi, et je me suis balancé pour avancer de poignée en poignée jusqu’à saisir la barre verticale près de la porte. J’ai fini par descendre de la voiture. Je me rappelle avoir songé : «  si je n’atteins pas ce mur pour l’y appuyer, je vais tomber et me cogner la tête. » Et puis je me suis évanoui.
En fait, je n’avais pas quitté la voiture : j’avais saisi la barre mais j’avais glissé par terre, et ce que je prenais pour un mur était le plancher de la voiture, bien frais sous ma main droite. On a publié une photo de moi dans les journaux ; c’est ainsi que j’ai compris ce qui était arrivé.
On a aussi fait une video. On m’a vu à la télévision, gisant comme ça sur le plancher de la voiture. Je suis resté là une demi-heure au moins. Bien étalé (rire). Puis les agents m’ont emporté. On le voit aussi sur la video.

Le combat contre la mort

On  m’a transporté à l’hôpital Omori de l’université Toho, mais je ne sais pas quand. Dans l’après-midi du 20 mars, peut-être, quand j’ai repris un instant conscience avant de sombrer à nouveau.[…]
Ma fille était près de moi : « Papa ! accroche-toi ! Ne meurs pas » J’avais tout entendu comme de vagues murmures, mais « et si tu ne voyais jamais le visage de ton petit-fils ? sont les seuls mots qui m’ont atteint. Mon petit-fils est né en septembre, et grâce à lui, je suis revenu à la vie.
Je suis resté inconscient trois jours et, même après, ma mémoire n’était pas bien rebranchée : une chose qu’on m’avait dite une demi-heure plus tôt s’effaçait de ma tête… Il  semble que ce soit caractéristique d’une intoxication au sarin. Le président de mon entreprise m’a rendu visite, mais je ne me souviens ni de l’avoir vu là ni de ce dont nous avons parlé. J’espère que je ne l’ai pas insulté ![…]
Les nuits à l’hôpital étaient effrayantes. Allongé dans mon lit, si j’effleurais ses barreaux, j’avais l’impression qu’une main humide et glacée était sur le point de m’entraîner dans l’obscurité.[…]
Certaines victimes ont peur de prendre le métro, encore maintenant. J’en avais peur aussi, au début. L’entreprise a cru que j’aurais du mal à remonter dans le métro et on m’a suggéré de voyager en train à la place. On m’a même offert de me payer un abonnement, mais j’ai refusé. Je ne voulais pas être chouchouté, et je ne voulais pas fuir non plus. Je suis retourné au travail le 10 mai, et dès ce tout premier jour j’ai emprunté cette rame de 7h15 sur la ligne Hibiya qui avait été visée lors de l’attaque au gaz. J’ai mis un point d’honneur à m’asseoir dans la même voiture, sur le même siège. Quand on a dépassé Kamiyacho, j’ai regardé par-dessus mon épaule et je me suis dit : »c’est là que c’est arrivé » A cet instant, j’ai eu une petite faiblesse, mais comme je l’ai dépassée, cela m’a remonté le moral. Ca a effacé toute angoisse de l’ardoise.[…]
Je prie pour que ceux qui ont été sacrifiés reposent en paix.

Haruki Murakami recueille ainsi de nombreux témoignages de cette attaque en milieu confiné qu’est le métro. Tous constatent l’impréparation des autorités à ce genre  d‘attentat et le retard des secours. Ils révèlent aussi l’âme des japonais confrontés à la mort. En l’occurrence , M. Sugasaki est une sorte de samourai  moderne, stoïque et combattant avec honneur.
 
Aux éditions 10/18, traduit du japonais par Dominique Letellier.


Rédigé par Renée Frank le Lundi 19 Mai 2014 à 05:40 | Lu 143 fois