De la littérature souterraine : Underground, de Haruki Murakami (1)

Le métro de Tokyo, selon Lady Trog


Comme je me rendais à Tokyo, Mr Trog m’a demandé de faire un reportage sur le métro, après celui de Moscou. Je pensais ne pas avoir grand-chose à raconter, quand je suis tombée par hasard sur le livre de l’écrivain japonais Harumi Murakami : UNDERGROUND. L’histoire d’une tragédie qui se déroule dans le métro, sauf que la tragique réalité a dépassé ici la fiction…


26 millions de passagers ... par jour

Qu’évoque pour vous le métro de Tokyo ?  un certain nombre de clichés ont la vie dure : les fameux pousseurs aux gants blancs à l’heure de pointe ;  les salarymen ensommeillés qui dorment debout accrochés aux poignées suspendues au plafond ; les ivrognes titubant rentrant en bande le samedi soir ; les couloirs nickel chrome d’une propreté étincelante ; les étudiantes en chaussettes blanches et en uniforme à col marin qui s’égaillent comme des hirondelles… La sécurité aussi, en principe, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, mais la folie guette, tapie...
Tout cela est réel dans cette fourmillère de plus de 13  millions d’habitants : Lancé dès 1912, le métro de Tokyo est composé de deux grands systèmes de gestion : Tokyo Metro, anciennement Eidan ( 9 lignes) et Toei, de gestion municipale (4 lignes, dont les plus récentes et les plus profondes). A cela s’ajoutent des lignes gérées par les Chemins de Fer Nationaux , le JR (Japan Railways), dont la Yamanote line, qui faire le tour de la petite ceinture, et de nombreuses lignes privées qui se croisent et se recroisent sur différents niveaux, souterrains et aériens et vont se perdre dans de lointaines banlieues. Le Tokyoïte a en moyenne 1 à 2 heures de transport par jour pour rejoindre son travail. Les stations sont souvent flanquées d’un grand magasin ou d’une rue commerçante et de néons multicolores. Les plus célèbres sont Shibuya et Shinjuku, un peu moins lumineuses qu’autrefois, depuis que l’arrêt de nombreuses centrales nucléaires oblige a réduire la consommation électrique. La ville entière bat au rythme de ce réseau souterrain sans fin : CHIKATETSU, l’Underground, avec une circulation de 26 millions de passagers… par jour.
Ayant vécu au Japon, tout cela m’est familier et le métro de Paris me semble bien provincial à côté de celui de Tokyo.

Le quart d'heure de la chance

Mais  pour moi, le métro de Tokyo, c’est aussi le souvenir d’un attentat terroriste qui a effleuré mon destin. C’était le 20 mars 1995. Comme tous les matins, j’ai pris le bus depuis mon quartier tranquille de Shiroganedai, avec l’intention de  rejoindre  la ligne de métro Hibiya à la station Hiroo,  pour gagner celle de Kamiyachou , à côté de mon bureau.
Quand je suis arrivée à Hiroo, la station venait d’être fermée pour une raison inconnue et j’ai dû prendre un taxi pour me rendre à mon bureau où je suis arrivée en retard à une réunion importante. En arrivant à Kamiyachou, il y avait des dizaines d’ambulances, mais je n’ai pas vu les victimes assises ou allongées sur le trottoir, telles qu’elles ont été montrées par les medias. Probablement, elles ont été évacuées par une autre sortie que celle qui se trouvait sur ma route. Quand je suis arrivée au bureau vers 9h15, on commençait tout juste à comprendre ce qui s’était passée. Sur trois lignes de métro,  et dans 5 rames simultanément, des membres fanatiques de la secte Aum Shinrikyo avaient percé des poches de gaz sarin dans des rames de métro bondées, à l’heure de pointe. J’ai compris que je l’avais échappé belle et que, à un quart d‘heure près, j’aurais été dans une des rames visées par l’attaque.

Un livre de témoignages

Cette attaque a concerné les  lignes Chiyoda,  Marunouchi et   Hibiya qui convergent vers les stations de Kasumigaseki et Nagatachou où se situent le siège du gouvernement et la plupart des administrations.
L’écrivain Haruki Murakami a rassemblé des interviews des rescapés de l’attaque au sarin, ainsi que de certains de ses adeptes, repentis ou non.  A cause de la mauvaise qualité du gaz, il y a eu "seulement" 12 morts et 50 personnes gravement intoxiquées dont certaines sont aujourd’hui encore dans une état végétatif, et plus de 5000 blessés souffrant de troubles de la vue et de problèmes respiratoires. Les séquelles psychologiques sont  importantes, mais - phénomène très japonais -  souvent les victimes cachent leur détresse comme une honte… et sont parfois ostracisées.  Il n’y avait qu’un écrivain comme Murakami pour pouvoir témoigner de ce drame qui fait pénétrer le lecteur dans les arcanes de la mentalité japonaise. Cette sombre réalité rappelle l’univers et les obsessions de l’écrivain et révèlent les failles d’une société japonaise où affleurent le spectre du fanatisme et la fragilité des êtres.

Murakami est connu pour son roman « Kafka sur le rivage » et surtout par sa trilogie intitulée IQ84. Il a également publié un livre de témoignages, « Après le grand tremblement de terre », en l’occurrence celui de Kobe, dont la mémoire semble aujourd’hui presque effacée par celui de Fukushima…

Dans les épisodes suivants, nous vous proposerons donc des extraits de ces interviews des rescapés de l’attentat du métro de Tokyo.

A suivre

Lady Trog


Rédigé par Renée Frank le Samedi 19 Avril 2014 à 18:04 | Lu 107 fois