De la littérature souterraine : Le comte de Monte-Cristo (3)


Nous vous avons raconté dans les épisodes précédents l’arrivée au Château d’If, le désespoir d’Edmond Dantès, et puis le creusement de la muraille de son cachot qui lui permet de rejoindre l’abbé Faria, son sauveur. Le vieil homme instruira Edmond pendant des années, lui transmettant son savoir encyclopédique, les langues et la façon de se tenir dans le monde le jour où il sortira de la forteresse pour aller déterrer le trésor des Spada enfoui dans la petite île de Monte Cristo.


La crique

Si  les tentatives de fuite avec l’abbé échouent, Edmond Dantès parviendra quand même à quitter la geôle maudite après la mort de son père spirituel, mais nous ne vous révélerons pas par quel stratagème il parvient à s’enfuir…
Après plusieurs mois d’attente et de  préparation, Edmond est prêt à affronter sa destinée : il accoste enfin sur l’île suivant les indications de l’abbé Faria, en quête du trésor qui fera de lui le Comte de Monte Cristo et le bras vengeur de la Providence.
XXIV : Eblouissement
Le soleil était au tiers de sa course à peu près, et ses rayons de mai donnaient, chauds et vivifiants, sur ces rochers, qui eux-mêmes semblaient sensibles à sa chaleur ; des milliers de cigales, invisibles dans les bruyères, faisaient entendre leur murmure monotone et continu ; les feuilles des myrtes et des oliviers s’agitaient frissonnantes, et rendaient un bruit presque métallique ; à chaque pas que faisait Edmond sur le gravier échauffé, il faisait fuir des lézards qui semblaient des émeraudes ; on voyait bondir au loin, sur les talus inclinés, les chèvres sauvages qui parfois y attirent les chasseurs ; en un mot, l’île était habitée, vivante, animée, et cependant Edmond s’y sentait seul sous la main de Dieu. […]
Dantès, comme nous l’avons dit, avait repris le contre-pied des entailles laissées sur les rochers, et il avait vu que cette ligne conduisait à une espèce de petite crique cachée comme un bain de nymphe antique ; cette crique était assez large à son ouverture et assez profonde à son centre pour qu’un petit bâtiment du genre des spéronares pût y entrer et y demeurer caché. Alors, en suivant le fil des inductions, ce fil qu’aux mains de l’abbé Faria il avait vu guider l’esprit d’une façon si ingénieuse dans le dédale des probabilités, il songea que le cardinal Spada, dans son intérêt de ne pas être vu, avait abordé à cette crique, y avait caché son petit bâtiment, avait suivi la ligne indiquée par des entailles, et avait, à l’extrémité de cette ligne, enfoui son trésor.
C’était cette supposition qui avait ramené Dantès près du rocher circulaire.

Le rocher de Sysiphe

Seulement une chose inquiétait Edmond et bouleversait toutes les idées qu’il avait en dynamique : comment avait-on pu sans employer des forces considérables hisser ce rocher, qui pesait peut-être cinq ou six milliers, sur l’espèce de base où il reposait ?
Tout à coup une idée vint à Dantès.
Au lieu de le faire monter, se dit-il, on l’aura fait descendre.
Et lui-même s’élança au-dessus du rocher, afin de chercher la place de sa base première.
En effet, bientôt il vit qu’une pente légère avait été pratiquée ; le rocher avait glissé sur sa base et était venu s’arrêter à l’endroit ; un autre rocher, gros comme une pierre de taille ordinaire, lui avait servi de cale ; des pierres et des cailloux avaient été soigneusement rajustés pour faire disparaître toute solution de continuité ; cette espèce de petit ouvrage en maçonnerie avait été recouverte de terre végétale, l’herbe y avait poussé, la mousse s’y était étendue, quelques semences de myrtes et de lentisques s’y étaient arrêtées, et le vieux rocher semblait soudé au sol.
Dantès enleva avec précaution la terre, et reconnut ou crut reconnaître tout cet ingénieux artifice.
Alors il se mit à attaquer avec sa pioche cette muraille intermédiaire cimentée par le temps.
Après un travail de dix minutes la muraille céda, et un trou à y fourrer le bras fut ouvert.
Dantès alla couper l’olivier le plus fort qu’il put trouver, le dégarnit de ses branches, l’introduisit dans le trou et en fit un levier.
Mais le roc était à la fois trop lourd et calé trop solidement par le rocher inférieur, pour qu’une force humaine, fut-ce celle d’Hercule lui-même, pût l’ébranler. […]
A l’aide de sa pioche Dantès creusa, entre le rocher supérieur et celui sur lequel il était posé, un conduit de mine comme ont l’habitude de faire les pionniers, lorsqu’ils veulent épargner au bras de l’homme une trop grande fatigue, puis il le bourra de poudre ; puis, effilant son mouchoir et le roulant dans le salpêtre, il en fit une mèche.
Le feu mis à cette mèche, Dantès s’éloigna.
L’explosion ne se fit pas attendre : le rocher supérieur fut en un instant soulevé par l’incalculable force, le rocher inférieur vola en éclats ; par la petite ouverture qu’avait d’abord pratiquée Dantès, s’échappa  tout un monde d’insectes frémissants, et une couleuvre énorme, gardien de ce chemin mystérieux, roula sur ses volutes bleuâtres et disparut.
Dantès s’approcha : le rocher supérieur, désormais sans appui, inclinait vers l’abîme ; l’intrépide chercheur en fit le tour, choisit l’endroit le plus vacillant, appuya son levier dans une des ses arrêtes et, pareil à un Sisyphe, se raidit de toute sa puissance contre le rocher.
Le rocher déjà ébranlé par la commotion, chancela ; Dantès redoubla d’efforts ; on eût dit un de ces Titans qui déracinaient des montagnes pour faire la guerre au maître des dieux. Enfin, le rocher céda, roula, bondit, se précipita et disparut, s’engloutissant dans la mer.

Le doute

Il laissait découverte une place circulaire, et mettait au jour un anneau de fer scellé au milieu d’une dalle de forme carrée.
Dantès poussa un cri de joie et d’étonnement : jamais plus magnifique résultat n’avait couronné une première tentative.
Il voulut continuer ; mais ses jambes tremblaient si fort, et son cœur battait si violemment, mais un nuage  brûlant passait devant ses yeux, qu’il fut forcé de s’arrêter.
Ce moment d’hésitation eut la durée de l’éclair. Edmond passa son levier dans l’anneau, découvrant la pente rapide d’une sorte d’escalier qui allait s’enfonçant dans l’ombre d’une grotte de plus en plus obscure.
Un autre se fût précipité, eût poussé des exclamations de joie ; Dantès s’arrêta, pâlit, douta.[…]
Il resta un moment immobile, pensif, les yeux fixés sur cette ouverture sombre et continue.
- Or maintenant que je ne compte plus sur rien, maintenant que je me suis dit qu’il serait insensé de conserver quelque espoir, la suite de cette aventure est pour moi une chose de curiosité, voilà tout.
- Et il demeura encore immobile et méditant. […]
Alors il descendit le sourire du doute sur les lèvres, et murmurant ce dernier mot de la sagesse humaine : peut-être.
 
Quels suspens ! Vous qui avez abordé avec Edmond Dantès le cœur palpitant sur l’île de Monte Cristo, vous vous demandez encore s’il découvrira le trésor des Spada au fond de la grotte mise à jour…
A suivre….


Rédigé par Renée Frank le Dimanche 15 Décembre 2013 à 05:29 | Lu 241 fois