De la littérature souterraine : Le Comte de Monte Cristo (2)


Alors qu’il se laissait mourir de faim au fond de son cachot, Edmond Dantès perçoit un bruit dans le silence et les ténèbres : un homme se trouve quelque part, de l’autre côté de la muraille et creuse laborieusement la paroi. Alors, il s’atèle au même labeur, avec un bout de cruche cassée, avec l’espoir fou, sinon de s’échapper, du moins de communiquer avec un autre être humain que son seul geôlier


Un grattement dans la nuit

La rencontre
 XV : Le numéro 34 et le numéro 27.  Extraits :

L’humidité avait rendu le plâtre friable.
Dantès vit avec un battement de cœur joyeux que le plâtre se détachait par fragments ; ces fragments étaient presque des atomes, c’est vrai  ; mais au bout d’une demie heure, cependant, Dantès en avait déjà  détaché une poignée à peu près. Un mathématicien eût pu calculer qu’avec deux années à peu près de ce travail, en supposant qu’on ne rencontrât point le roc, on pouvait se creuser un passage de deux pieds carrés et de vingt pieds de profondeur.
Le prisonnier se reprocha alors de ne pas avoir employé à ce travail les longues heures successivement écoulées, toujours plus lentes, et qu’il avait perdues dans l’espérance, dans la prière et dans le désespoir.
Depuis six ans à peu près qu’il était enfermé dans ce cachot, quel travail, si lent qu’il fût, n’eut-il achevé ?
Et cette idée lui donna une nouvelle ardeur.
En trois jours il parvint, avec des précautions inouïes, à enlever tout le ciment et à mettre à nu la pierre : la muraille était faite de moellons au milieu desquels, pour ajouter à la solidité, avait pris place de temps en temps une pierre de taille. C’était une de ces pierres de taille qu’il avait presque déchaussée, et qu’il s’agissait maintenant d’ébranler dans son alvéole.

L'espoir et le labeur

Edmond parvient à récupérer par un stratagème le manche de la casserole dans laquelle on lui porte sa soupe. Il parvient alors à déchausser la pierre :
 
Une légère oscillation prouva à Dantès que la besogne venait à bien.
En effet, au bout d’une heure la pierre était tirée du mur où elle laissait une excavation de plus d’un pied et demie de diamètre.
Dantès ramassa avec soin tout le plâtre, le porta dans les angles de sa prison, gratta la terre grisâtre avec un des fragments de sa cruche et recouvrit le plâtre de terre.
Puis voulant mettre à profit cette nuit où le hasard, ou plutôt la savante combinaison qu’il avait imaginée,  avait remis entre ses mains un instrument si précieux, il continua de creuser avec acharnement.
A l’aube du jour il replaça la pierre dans son trou, repoussa son lit contre la muraille et se coucha. […].
Seulement il avait remarqué que depuis qu’il avait commencé à travailler, lui, le prisonnier ne travaillait plus.
N’importe, ce n’était pas une raison pour cesser sa tâche ; si son voisin ne venait pas à lui, c’était lui qui irait à son voisin ; [ …]
Tout était silencieux comme pendant ces trois jours où les travaux avaient été interrompus.
Dantès soupira, il était évident que son voisin se défiait de lui.
Cependant il ne se découragea point et continua de travailler toute la nuit ; mais, après deux ou trois heures de labeur, il rencontra un obstacle.
Dantès toucha l’obstacle et reconnut qu’il avait atteint une poutre.
Cette poutre traversait ou plutôt barrait entièrement le trou qu’avait commencé Dantès.
Maintenant, il fallait creuser dessus ou dessous.
Le malheureux jeune homme n’avait point songé à cet obstacle.
-oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-il, je vous  avais cependant tant prié, que j’espérais que vous m’aviez entendu. Mon dieu après m’avoir ôté la liberté de la vie, mon Dieu ! après m’avoir ôté le calme de la mort, mon Dieu ! qui m’avez rappelé à l’existence, mon Dieu ! ayez pitié de moi, ne me laissez pas mourir dans le désespoir !
- Qui parle de Dieu et de désespoir en même temps ? articula une voix qui semblait venir de dessous terre et qui, assourdie par l’opacité, parvenait au jeune homme avec un accent sépulcral.
Edmond sentit se dresser ses cheveux sur sa tête, et il recula sur les genoux.

- Ah ! murmura-t-il, j’entends parler un homme.
Il y avait quatre ou cinq ans qu’Edmond n’avait  entendu parler que son geôlier, et pour le prisonnier le geôlier n’est pas un homme : c’est une porte vivante ajoutée à sa porte de chêne, c’est un barreau de chair ajouté à ses barreaux de fer.

La rencontre, enfin

Edmond fait connaissance avec le n°27 à travers la muraille et tente de gagner la confiance de son méfiant voisin. Il le supplie de ne pas l’abandonner à sa solitude:
 
Mais vous ne m’abandonnerez pas, vous ne me laisserez pas seul, vous viendrez à moi, ou vous me permettrez d’aller à vous ? Nous fuirons ensemble, et, si nous ne pouvons fuir, nous parlerons, vous des gens que vous aimez, moi des gens que j’aime. Vous devez aimer quelqu’un ?
- Je sus seul au monde.
- Alors vous m’aimerez, moi ; si vous êtes jeune, je serai votre camarade ; si vous êtes vieux, je serai votre fils. J’ai un père qui doit avoir soixante-dix ans, s’il vit encore ; je n’aimais que lui et une jeune fille qu’on appelait Mercédès. Mon père ne m’a pas oublié, j’en suis sûr ; mais elle, Dieu sait si elle pense encore à moi. Je vous aimerai comme mon père.
- C’est bien dit le prisonnier. A demain.
 
Dantès et son voisin parviendront à se rejoindre après des jours de labeur et de conversation à travers la sinistre muraille :

-Est-ce vous ? dit-il me voilà ! […]
Aussitôt la portion de terre sur laquelle Dantès, à moitié perdu dans l’ouverture, appuyait ses deux mains, sembla céder sous lui ; il se rejeta en arrière, tandis qu’une masse de terre et de pierres détachées se précipitait dans un trou qui venait de s’ouvrir au-dessous de l’ouverture que lui-même avait faite ; alors au fond de ce trou sombre et dont il ne pouvait mesurer la profondeur, il vit apparaître une tête, des épaules et enfin un homme tout entier qui sortit avec assez d’agilité de l’excavation pratiquée.
 
Ainsi, Edmond Dantès fait connaissance avec son sauveur  l’Abbé Faria dans les geôles du château d'If, après plusieurs années de grande solitude. Son destin va basculer une nouvelle fois...
 A suivre sur troglonautes.com
 
Lady Trog


Rédigé par Renée Frank le Dimanche 24 Novembre 2013 à 06:25 | Lu 128 fois