De la littérature souterraine : Le Comte de Monte-Cristo (1)


Edmond Dantès, futur comte de Monte-Cristo, est sans doute le prisonnier le plus célèbre de la littérature française. L’histoire d’une descente aux enfers et d’une rédemption par la vengeance… Il porte bien son nom, en hommage au poète italien et de ses cercles infernaux. Alexandre Dumas est le maître de la tragédie humaine et nous emmène dans les méandres tortueux d’une âme désespérée. Les bas-fonds sont de la partie, comme souvent…


L'arrivée au chateau d'If

Alors qu’il allait épouser la belle Mercédès et devenir capitaine de vaisseau, Edmond est victime d’un complot qui le mène dans les sinistres cachots du Château d’If. Son sort est scellé. Il ne le sait pas encore et surtout ignore par quelle sombre manigance il est désormais condamné au secret.
 
Chapitre VIII.  Le château d’If : extraits
Presque au même instant un choc violent ébranla le canot. Un des bateliers sauta sur le roc que la proue de la petite barque venait de toucher, une corde grinça en se déroulant autour d’une poulie, et Dantès comprit qu’on était arrivé et qu’on amarrait l’esquif.
En effet, ses gardiens qui le tenaient à la fois par les bras et par le collet de son habit, le forcèrent de se relever, le contraignirent à descendre à terre, et le traînèrent vers les degrés qui montent à la porte de la citadelle, tandis que l’exempt, armé d’un mousqueton à baïonnette, le suivait par derrière. […]
Il y eut une halte d’un moment pendant laquelle il essaya de recueillir ses esprits. Il regarda autour de lui : il était dans une cour carrée, formée par quatre hautes murailles ; on entendait le pas lent et régulier des sentinelles, et chaque fois qu’elles passaient devant deux ou trois reflets que projetaient sur les murailles la lueur de deux ou trois lumières qui brillaient dans l’intérieur du château, on voyait scintiller le canon de leurs fusils. […]
Le prisonnier suivit son conducteur, qui le conduisit effectivement dans une salle presque souterraine, dont les murailles nues  et suantes semblaient imprégnées d’une vapeur de larmes. Une espèce de lampion posé sur un escabeau, et dont la mèche nageait dans une graisse fétide, illuminait les parois lustrées de cet affreux séjour, et montrait à Dantès son conducteur, espèce de geôlier subalterne, mal vêtu et de basse mine. […]
Et avant que Dantès eût songé à ouvrir la bouche pour lui répondre, avant qu’il eût remarqué où le geôlier posait ce pain, avant qu’il se fût rendu compte de l’endroit où gisait cette cruche, avant qu’il eût tourné les yeux vers le coin où l’attendait cette paille destinée à lui servir de lit, le geôlier avait pris le lampion, et, refermant la porte, enlevé au prisonnier ce reflet blafard qui lui avait montré comme à la lueur d’un éclair les murs ruisselants de sa prison.
 Alors il se trouva seul dans les ténèbres et dans le silence, aussi muet et aussi sombre que ces voûtes dont il sentait le froid glacial s’abaisser sur son front brûlant.

Les larmes

Quand les premiers rayons du jour eurent ramené un peu de clarté dans cet antre, le geôlier revint avec ordre de laisser le prisonnier où il était. Dantès n’avait point changé de place. Une main de fer semblait l’avoir cloué à l’endroit même où la veille il s’était arrêté ; seulement son œil profond se cachait sous une enflure causée par la vapeur humide de ses larmes. Il était immobile et regardait la terre.
Il avait ainsi passé toute la nuit debout et sans dormir un instant.
Le geôlier s’approcha de lui, tourna autour de lui, mais Dantès ne parut pas le voir.
Il lui frappa sur l’épaule. Dantès tressaillit et secoua  la tête.
- N’avez-vous donc pas dormi ? demanda le geôlier.
- Je ne sais pas, répondit Dantès.
Le geôlier le regarda avec étonnement.
- N’avez-vous pas faim ? continua-t-il.
- Je ne sais pas, répondit Dantès.
- Voulez-vous quelque chose ?
- Je veux voir le gouverneur.
Le geôlier haussa les épaules et sortit.
Dantès le suivit des yeux, tendit les mains vers la porte entrouverte, mais la porte se referma.
Alors sa poitrine sembla se déchirer dans un long sanglot. Les larmes, qui gonflaient sa poitrine, jaillirent comme deux ruisseaux ; il se précipita le front contre terre, pria longtemps, repassant dans son esprit toute sa vie passée, et se demandant à lui-même quel crime il avait commis dans cette vie, si jeune encore, qui méritât une si cruelle punition.

La folie

Le prisonnier innocent persiste dans sa volonté de parler au gouverneur, ce qui lui est refusé et finit par menacer le geôlier :

Dantès prit l’escabeau et le fit tournoyer autour de sa tête.
- C’est bien, c’est bien ! dit le geôlier ; eh bien, puisque vous le voulez absolument, on va prévenir le gouverneur.
- A la bonne heure! dit Dantès en reposant son escabeau sur le sol et en s’asseyant dessus, la tête basse et les yeux hagards, comme s’il devenait réellement insensé.
Le geôlier sortit, et un instant après rentra avec quatre soldats et un caporal.
- Par ordre du gouverneur, dit-il, descendez le prisonnier un étage en-dessous de celui-ci.
- Au cachot alors, dit le caporal.
- Au cachot : il faut mettre les fous avec les fous.
Les quatre soldats s’emparèrent de Dantès, qui tomba dans une espèce d’atonie et les suivit sans résistance.
On lui fit descendre quinze marches, et on ouvrit la porte d’un cachot dans lequel il entra en murmurant :
- Il a raison, il faut mettre les fous avec les fous.
La porte se referma, et Dantès alla devant lui, les mains étendues jusqu’à ce qu’il sentit le mur ; alors il s’assit dans un angle et resta immobile, tandis que ses yeux, s’habituant peu à peu à l’obscurité, commençaient à distinguer les objets.
Le geôlier avait raison, il s’en fallait de bien peu que Dantès ne fût fou.



Le prisonnier passera par tous les états du déssepoir, de la colère, de l'espérance et de la résignation. Sa survie et l'espoir de la fuite seront dues à sa rencontre avec un autre fou, l'abbé Faria, enfermé dans les geôles du  château d'If depuis des décennies...

A suivre,


Lady Trog


Rédigé par Renée Frank le Dimanche 17 Novembre 2013 à 06:43 | Lu 298 fois