De la littérature souterraine : Cervantes ou les aventures de Don Quichotte spéléo (2)


Nous reprenons ici la suite des aventures de Don Quichotte descendu et remonté envoûté du fond de la grotte de Montésinos où il s’est vaillamment aventuré seul :
Chapitre XXIII : « Des choses étonnantes que l’illustre don Quichotte dit avoir vues au fond de la grotte de Montésinos, tellement incroyables et impossibles que l’on tient cette aventure comme apocryphe. »


Don Quichotte tombe dans un profond sommeil

De la littérature souterraine : Cervantes ou les aventures de Don Quichotte spéléo (2)
Extraits de la traduction d'Aline Schulman : "L'ingénieux Hidalgo don Quichotte de la Manche", aux éditions du Seuil:
"Il devait être quatre heures de l’après-midi ; mais comme le soleil était voilé par des nuages qui tamisaient sa lumière et tempéraient ses rayons, don Quichotte pu, sans être importuné par la chaleur, conter à ses deux illustres auditeurs ce qu’il avait vu dans la grotte de Montésinos.
- A quelque douze ou quatorze toises de profondeur, commença-t-il, il y a, sur la droite de ce gouffre, une cavité assez vaste pour contenir un chariot avec ses mules. Elle est faiblement éclairée par des fentes et des trous, qui doivent communiquer quelque part avec la surface de la terre.  Je commençais à en avoir assez d’être suspendu au bout d’une corde, sans savoir où me diriger dans ces profondeurs obscures, quand je l’aperçus. Je résolus d’y entrer pour me reposer un moment, et je vous criai de ne plus lâcher de corde jusqu’à nouvel ordre, mais vous n’avez pas dû m’entendre. Alors, je ramassai la corde que vous m’envoyiez, et en l’enroulant, j’en fis un tas sur lequel je m’assis, réfléchissant par quel moyen atteindre le fond, maintenant que je n’avais plus personne pour me soutenir. J’étais là, hésitant et pensif, lorsque, sans même avoir fermé les yeux, je tombai brusquement dans un profond sommeil. Puis, de manière tout aussi inopinée, je m’éveillai au milieu d’une prairie, la plus riante, la plus belle que la nature ait jamais produite et dont l’imagination la plus délirante ait jamais rêvée. J’ouvris les yeux, je les frottai, et me rendis bien compte que je ne dormais pas, que j’étais tout à fait réveillé. Je me tâtai néanmoins la tête et la poitrine pour m’assurer que c’était bien moi qui me trouvais là, et non quelque vain fantôme. Mais le toucher, les sensations, les raisonnements que je me tenais, tout me démontrait que j’étais alors celui-là même qui se tient maintenant devant vous.

Trois jours et trois nuits sous terre

De la littérature souterraine : Cervantes ou les aventures de Don Quichotte spéléo (2)
« Bientôt s’offrit à ma vue un royal et somptueux palais, dont les murs semblaient faits de cristal le plus translucide. Deux grandes portent s’ouvrirent ; je vis sortir un vénérable vieillard qui s’avançait à ma rencontre, vêtu d’un long manteau violet qui traînait à terre. Ses épaules et sa poitrine étaient cachées sous une courte pèlerine en satin vert ; sur la tête, il portait un bonnet noir à la milanaise, et sa barbe, très blanche, lui tombait plus bas que la ceinture.  Il n’avait  d’autre arme à la main qu’un chapelet, dont les grains étaient gros comme des noix, et les dizaines comme des œufs d’autruche. Sa démarche imposante, sa prestance, la noblesse qui émanait de toute sa personne me remplirent d’étonnement et d’admiration. Il vint vers moi, me serra étroitement dans ses bras et me dit : « il y a bien longtemps, valeureux chevalier don Quichotte de la Manche, que nous attendions ta venue dans ces solitudes enchantées, afin que tu donnes à connaître au monde ce que cache cette grotte profonde où tu as pénétré. Oui, c’est à toi seul, à ton invincible courage qu’il revenait d’accomplir pareille prouesse. Suis-moi, illustre chevalier ; je vais te faire découvrir les merveilles que renferme ce château transparent, dont j’ai la charge et la jouissance perpétuelles, car je suis ce Montésinos qui a donné son nom à la grotte. » Don Quichotte était donc attendu en ces lieux  souterrains pour rompre l’enchantement de Merlin sur les preux chevaliers Durandart et Montesinos.  
« Je n’arrive pas à croire, monsieur, intervint alors le cousin, qu’étant resté là-bas si peu de temps, vous ayez vu tant de choses et tenu d’aussi longues conversations.
- Combien de temps y a-t-il que je suis descendu ?
- Un peu plus d’une heure, répondit Sancho.
- C’est impossible. J’ai vu la nuit tomber et le jour se lever trois fois de suite ; je compte donc que j’ai passé trois jours dans ces régions lointaines, cachées à tous les regards.
- Mon maître doit avoir raison, dit Sancho. Comme tout lui arrive par enchantement, ce qui nous paraît à nous autres une heure peut bien faire là-bas trois jours avec leurs nuits.
- Tout est possible acquiesça don Quichotte. »

Don Quichotte fou ou envoûté?

De la littérature souterraine : Cervantes ou les aventures de Don Quichotte spéléo (2)
Don Quichotte raconte à ses auditeurs  incrédules qu’il a aussi aperçu  « à travers les murailles de cristal » une procession de belles jeunes filles sous l’envoûtement de Merlin, dont l’admirable Dulcinée du Toboso, «  la reine Guenièvre et sa suivante Quintagnone servant à Lancelot le vin quand de Bretagne il revint, comme dit la chanson. […].
«  Quand Sancho entendit cela, il crut perdre l’esprit ou mourir de rire.
-Maudit soit le jour où vous êtes descendu dans l’autre monde, mon maître ! […] Vous étiez tellement bien en haut, avec nous, et avec toute votre tête, telle que Dieu vous l’avait donnée, disant de grandes choses et donnant de bons conseils, alors que maintenant vous n’arrêtez pas de débiter les pires sottises qu’on puisse imaginer.
- Je l’ai reconnue parce qu’elle portait les mêmes habits que lorsque tu me l’as montrée. Je lui ai parlé, mais, au lieu de me répondre, elle m’a tourné le dos et s’est enfuie si rapidement qu’une flèche ne l’aurait pas rattrapée. Je voulais la suivre et je l’aurais fait si Montésinos ne me l’avait déconseillé, disant que ce serait peine perdue et que d’ailleurs le moment approchait où il me faudrait quitter ces profondeurs. Il me dit aussi qu’on me ferait savoir, le plus tôt possible, comment je devrais m’y prendre pour les désenchanter, lui-même, Durandart et tous leurs compagnons. [….].
- Dieu tout-puissant ! s’écria alors Sancho. Est-il possible que les enchanteurs et les enchantements aient sur mon maître un tel pouvoir qu’ils changent son bon sens en folie ! Monsieur, monsieur, au nom du ciel, revenez à vous, pensez à votre honneur, et ne croyez pas ces absurdités qui vous ont ramolli la cervelle !
- C’est parce que tu m’aimes bien que tu parles ainsi Sancho ; et comme tu n’as aucune expérience des choses de ce monde, toutes celles qui semblent difficiles à admettre te paraissent impossibles. Mais le moment viendra, comme je te l’ai dit, où je te révélerai d’autres choses que j’ai vues là-bas ; elles t’aideront à croire celles que je viens de te conter, dont la vérité ne souffre ni discussion ni réplique. »

Ainsi, don Quichotte a-t-il suspendu le temps et rencontré de belles créatures en descendant dans le monde enchanté de Merlin… Celui-ci ne nous attend-il pas aussi quelque part, plus près que dans la Mancha espagnole,  au fond de nos caves angevines ?

Lady Trog


Rédigé par Renée Frank le Jeudi 21 Mars 2013 à 10:30 | Lu 474 fois